❝L’histoire de la faïencerie KERALUC
à Quimper, 1946-1984

Keraluc, la maison Lucas

Victor Lucas patienta plus de dix ans avant de trouver enfin les conditions nécessaires à l’aboutissement de son grand projet de création d’un atelier de céramique d’art. Sa formation d’ingénieur artiste à l’École nationale supérieure de céramique de Sèvres le prédisposait à se lancer dans une telle entreprise. Riche de son expérience professionnelle acquise durant les premières années de sa carrière à la faïencerie Henriot, il songeait dès le début des années 1930 [1] à fonder son propre atelier. Les perspectives économiques du moment, peu favorables, l’obligent à différer son projet et fin mars 1941, après avoir travaillé pendant dix-huit ans pour la maison Henriot, il assure pendant près de quatre ans la direction technique chez HB en remplacement de son ami Gilbert Theillou. [2]
En mai 1944, la fin prochaine des hostilités donnant enfin des perspectives d’avenir, Victor Lucas prend alors congé avec l’espoir de concrétiser la création de sa propre entreprise.

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Marie-Thérèse, Pol et Yvonne
La jeune équipe qui contribue, auprès de leur père Victor Lucas, au lancement de Keraluc, 1947.

Résumé succinct de historique de la manufacture Keraluc

À la Libération, Victor Lucas, l’ancien directeur technique de la manufacture HB à Quimper, prend part à la réorganisation de l’industrie céramique en tant qu’ingénieur contractuel au service de la direction des Mines à Paris. Il ne songeait cependant pas à y faire carrière d’autant que sa nouvelle position lui permettait de nouer de nombreux contacts fructueux pour son projet de création d’une faïencerie à Quimper. Son dossier très complet, avec plans et objectifs de fabrication, intéresse quelques amis quimpérois et, ensemble, ils élaborent un montage financier. L’appellation Céraluc, combinaison du mot céramique et du nom Luc (de Saint-Luc, évangéliste, docteur et peintre) est choisie pour ce projet.
Un terrain approprié se trouvant disponible en bordure de la propriété de Victor Lucas à Loc-Maria, les événements se précipitent. La parcelle acquise et les partenaires financiers trouvés, les travaux commencent aussitôt, mais la découverte fortuite par l’un des terrassiers d’une poterie enfouie stoppe la progression du chantier. Le site fouillé livre une importante collection d’urnes funéraires gallo-romaines, cet événement tombait à point nommé pour promouvoir la faïencerie naissante.
Les travaux avancèrent très vite, car Victor Lucas souhaite inaugurer le nouvel établissement au mois d’août, traditionnellement consacré à la Vierge Marie, et de préférence le 24, jour de son anniversaire. Les démarches administratives effectuées, le 1er juillet la société est constituée pour cinquante années, jusqu’au 30 juin 1996, sous la forme d’une S.A.R.L., au capital de 2 100 000 francs réparti entre cinq actionnaires : Victor Lucas, gérant, et MM. Guillemot, Besnard, de Cambourg et de Broc. Le nom de la société devient Keraluc, le premier nom choisi Céraluc étant trop proche de Céralux, une marque déjà existante.

La construction de l’atelier de fabrication de 288 m2 achevée, les premières machines de calibrage et de préparation de la pâte furent installées ainsi que deux premiers fours électriques Druelle neufs de Type Saint Denis, d’une capacité utile de 1650 litres. Les premiers essais s’effectuèrent aussitôt et la production commença avant la fin de l’année.
En 1947, la construction de l’atelier de décoration de 244 m2 est entreprise sur le même modèle que l’atelier de fabrication. La cave de la maison Lucas est « réquisitionnée » pour servir de magasin et le salon accueille les premiers clients jusqu’à l’édification, fin 1947 début 1948, d’un bâtiment commercial pour la présentation des échantillons, l’exposition des pièces d’artistes et des urnes gallo-romaines, et à l’étage, le service commercial et le bureau du gérant. La construction des autres bâtiments annexes se poursuit durant l’année 1948.

Victor Lucas mobilise sa famille. Dès le début de l’entreprise, sa femme s’occupe de la comptabilité jusqu’au moment où, maternité oblige, elle céde sa place à sa fille aînée, Marie-Thérèse, qui reste au service commercial jusqu’a son mariage en avril 1949 et laisse alors le poste à Yvonne, sa cadette.
Le fils aîné Pol, après son baccalauréat, et malgré les tensions qui caractérisent souvent les relations paternelles aggravées par des caractères quelque peu opposés, reste à ses côtés et reçoit ainsi une formation technique pratique et concrète.

La fabrication d’articles céramiques pour la table en faïence unie et décorée assura durant quelques années le développement de la jeune faïencerie. Mais cette production originale fut régulièrement copiée jusqu’au jour où l’entreprise, se trouvant en grande difficulté, dut se résigner à diminuer son effectif. Par la suite des problèmes de plus en plus lourds mineront la confiance dans l’avenir de Victor Lucas et le 28 janvier 1958, il succomba à une crise cardiaque. Peu avant son décès il avait émis l’idée d’organiser une exposition sur les lieux de l’entreprise afin de présenter chaque été le travail des artistes de la Faïencerie. Une première manifestation fut organisée en hommage au céramiste disparu et renouvelée par la suite, durant quelques années, sous le titre « Exposition des Artistes de Cornouaille ».
Pol Lucas, qui préconisait avant la mort de son père un renouvellement de la gamme de produits, se lança dans la fabrication du grès. Il remit en service une ancienne carrière d’argile à grès située en bordure de la rivière Odet à Toulven, qui était utilisée pour la céramique de Quimper jusqu’au début du XXe siècle. Avec cette matière première naturelle, il élabora une collection de formes simples inspirées des productions traditionnelles utilitaires de Lanveur (Lannilis), et des centres de production de grès de Normandie, du Haut-Berry et de Bourgogne. Ces produits, cuits en four électrique à 1280°, furent présentés en mai 1963 dans le cadre de l’exposition « Le grès contemporain en France » au Musée National de Céramique de Sèvres.
Le début des années 1960 correspond à un tournant très important pour Keraluc : une reconversion réussie avec la fabrication du grès uni et décoré supplantant définitivement la faïence et un changement à la direction de la faïencerie. Marie-Thérèse Chauveau qui avait laissé ses responsabilités commerciales à sa sœur Yvonne en 1948, pour rejoindre en Charente son mari, Jacques Chauveau, prit en 1961 la gérance de l’entreprise. Elle assuma sa fonction de chef d’entreprise avec grande compétence et veilla à maintenir une production artistique du meilleur niveau possible, avec à ses côtés son frère Pol qui partagea son temps entre la prospection commerciale et la direction technique. Leurs actions conjuguées allaient permettre un développement très important de l’entreprise. Ces performances lui valurent, en 1970, la médaille d’argent de l’expansion des entreprises petites et moyennes au concours créé par la Caisse Centrale de Crédit Hôtelier Commercial et industriel. Ce prix fut remis le 17 mars par Edmond Michelet, ministre des Affaires culturelles, au cours d’une cérémonie à la Chambre de Commerce de Quimper en présence de personnalités locales, des artistes et du personnel de l’entreprise. La même année, une autre distinction honora la société : l’oscar de la création décerné par l’ABC Sife, lors d’un salon professionnel à Paris. Ces deux récompenses préludèrent au 25e anniversaire de la création de l’entreprise. L’événement fut fêté le 16 août 1971 à l’Orangerie du château de Lanniron par un banquet mémorable. À cette occasion un hommage solennel fut rendu à Victor Lucas.
À la fin des années 1970, la demande s’orientant vers un produit plus artisanal, le tourneur portugais, Antonio Noguiera, bientôt suivit par son frère Francisco, s’installa à Keraluc. Le tournage main permit alors de satisfaire une clientèle disputée par la concurrence des petits ateliers indépendants.
Antoine Lucas, petit fils de Victor LUCAS, travailla à son tour dans l’entreprise après des études à l’École des Beaux-Arts de Quimper et à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris. Le catalogue s’enrichit alors de nouvelles formes résolument contemporaines et de nouveaux émaux de grès unis cuits en atmosphère réductrice dans des fours à gaz propane. Cette tentative de diversification de la production ne reçut pas toujours le succès escompté.
Malgré la réduction progressive de l’effectif qui s’était fortement accru pendant les années de pleine expansion et un repliement sur un produit plus commercial dans le « style Quimper », Keraluc, comme beaucoup d’entreprises de main d’œuvre particulièrement touchées par la crise économique, dut déposer son bilan le 13 juillet 1984. La société Stylform Arts & Créations entreprit de relancer l’activité à Keraluc avec une équipe très réduite et l’aide précieuse de Marie-Thérèse Chauveau qui réussit à maintenir un chiffre d’affaires viable jusqu’à son départ en retraite en 1989. Ensuite le parc technique, fleuron de l’ancienne entreprise, fut cédé avant qu’une opération immobilière n’aboutisse à la destruction totale, en décembre 1991, des anciens bâtiments chargés d’histoire de la rue de la Troménie. Une boutique atelier prit le relais pendant quelque temps à Créach-Gwen puis la société Stylform Arts & Création, exploitant la marque Keraluc, déposa son bilan le 24 septembre 1992. La marque Keraluc appartient depuis aux Faïenceries de Quimper HB Henriot qui firent appel à Antoine Lucas pour élaborer une petite collection dans l’esprit des premiers grès décorés de Keraluc. Une vingtaine de formes en deux versions de décors est proposée actuellement à la clientèle.

Au cours de son histoire, Keraluc eut une production céramique particulièrement innovante grâce au concours de ses artistes. L’atelier ayant été démoli en décembre 1991, seules restent aujourd’hui ces œuvres exceptionnelles pour maintenir l’esprit et l’idéal de tous les acteurs de cette aventure.


[1Un premier projet, daté du 3 mars 1933, est développé dans une lettre confidentielle adressée à l’un de ses amis et partenaire éventuel : Marc Le Berre (1899-1968), tisserand et membre de Ar Seiz Breur à partir de 1937.

[2Jules Verlingue, l’acquéreur de la faïencerie de la Hubaudière, introduisis la technique du coulage et engagea Gilbert Theillou comme chef de fabrication en 1915, il assura par la suite la fonction de directeur technique.